La marine royale au XVIII e siècle (de 1715 à 1780)

 

 

 « La France n’a pas eu beaucoup de raisons d’avoir honte de sa marine de guerre. La marine française, à juste titre, peut avoir quelque raison d’avoir honte de la France ».

 

 Ainsi s’exprime l’historien anglais H E Jenkins, un bon connaisseur de l’histoire de la marine française et que l’on ne peut suspecter de subjectivité car il sait reconnaître aussi les mérites de la marine française, notamment la qualité des navires de guerre français au XVIII e siècle : lorsque les anglais parvenaient à s’emparer d’une frégate ou d’un vaisseau français (le vaisseau de référence a longtemps été le deux-ponts de 74 canons, aussi grand qu’une cathédrale, soit 60 mètres de long et de hauteur) , ils s’empressaient d’en imiter les atouts sur leur propres bâtiments (Document 1).

 

Document 1_Muraille en chêne et artillerie du vaisseau français de 74 (canons), Musée de la Marine, Paris
Document 1_Muraille en chêne et artillerie du vaisseau français de 74 (canons), Musée de la Marine, Paris
Document 2_Joseph Vernet, Toulon, vue du port-neuf, 1754, musée national de la marine, Paris. Ce grand peintre de marines a exécuté une commande du Roi Louis XV  pour représenter les grands ports français.
Document 2_Joseph Vernet, Toulon, vue du port-neuf, 1754, musée national de la marine, Paris. Ce grand peintre de marines a exécuté une commande du Roi Louis XV pour représenter les grands ports français.

 

 

              1_ les enjeux

 

En fait le reproche de Jenkins est justifié par l’inconstance de l’investissement maritime de la France qui se veut d’abord une puissance continentale en Europe.

 

Or, lorsque la France colonise et tend à affirmer sa puissance en Europe et dans le monde, comment négliger sa marine de guerre alors que celle-ci est indispensable pour protéger les colonies et le commerce, sans oublier nos milliers de kilomètres de côtes et nos ports qu’il faut défendre en cas de guerre ?  (Document 2)

    

Les brillants Intendants de la marine tels que Richelieu sous XIII (1610-43) ainsi que Colbert sous Louis XIV (1643-1715) l’avaient compris et avaient doté la France d’une belle flotte, mais les efforts retombent sous le règne de Louis XV (1715-74) où la marine décline, avant un sursaut sous le règne de Louis XVI.

 

 

 2_ le déclin de la marine sous Louis XV

 

Vers 1730, la France ne possède que 50 vaisseaux contre 160 pour l’Angleterre, les navires français doivent se contenter d’escorter les convois marchands sans parvenir à l’emporter dans des actions d’envergure. Ainsi pendant la guerre de succession d’Autriche qui débute dès 1743 sur mers entre la France et l’Angleterre, la flotte française subit alors plusieurs défaites contre les anglais comme la bataille du cap Ortegal (1747) au cours de laquelle l’héroïsme des français qui combattent à un contre 3 ne permet de compenser leur infériorité numérique. Après le traité d’Aix-la -Chapelle en 1748 qui met fin à la guerre de succession d’Autriche, la guerre (dite de Sept ans) reprend dès 1756 entre les deux pays à cause de rivalités coloniales en Amérique et aux Indes, les navires anglais attaquant nos vaisseaux alors que la guerre n’est pas encore déclarée. L’année 1759 est particulièrement catastrophique pour la France : Fort de leur suprématie navale, les anglais attaquent les ports de Saint-Malo et Cherbourg, détruisent la flotte de Toulon et sont les grands vainqueurs de la bataille navale des Cardinaux au large de Quiberon qui empêche le projet français de débarquement en Angleterre (Document 3).

 

 

A chaque défaite navale, ce sont de nombreux marins français qui partent en captivité en Angleterre (à l’image de l’enseigne François-Joseph de Grasse après la bataille du cap Ortegal). Les anglais se sont aussi emparés de colonies françaises : le Québec, la Guadeloupe, la Martinique et Pondichéry en Inde entre 1559 et 1562.

 

Surclassée, la marine française subit aussi les incessantes querelles entre les officiers nobles souvent indisciplinés (et pas toujours compétents), les capitaines n’obéissant pas toujours à leur chef d’escadre lors des combats, alors que les équipages français manquent d’entraînement…Il est vrai aussi que la marine est souvent mal dirigée sous Louis XV ; en 1749, le secrétaire à la Marine, Maurepas, qui est compétent et veut relever la marine, est renvoyé car il a critiqué la marquise de Pompadour, maîtresse du Roi, il est alors remplacé par des secrétaires peu compétents jusqu’à Choiseul.

 

 

 

         3_ la restauration de la marine française profite au règne de Louis XVI

 

Le traité de Paris de 1763 qui met fin à la guerre de Sept ans est catastrophique pour la France qui perd la plus grande partie de ses possessions en Amérique du nord et en Inde.

 

A partir de 1761, les secrétaires à la marine qui se succèdent participent à la restauration de la marine française. Le duc de Choiseul (Document 4), d’abord (puis son cousin, le duc de Praslin qui lui succède à ce poste en 1768) veut redresser la marine française pour préparer une revanche contre l’Angleterre. Il fait appel à la générosité des provinces et des villes qui financent la construction de plusieurs vaisseaux. Par ailleurs, Boynes, successeur de Praslin en 1770, crée une « escadre d’évolution » (en regroupant des vaisseaux et frégates) pour entraîner les hommes à la manoeuvre (le futur « Philippe-Egalité », cousin de Louis XVI et duc d’Orléans, y participera); ces marins expérimentés seront ensuite répartis entre les navires de la flotte.

 

A la mort du roi Louis XV (1774), la marine française possède 66 vaisseaux dont plus de la moitié sont récents et le nouveau secrétaire à la marine sous Louis XVI, Sartine, continue l’œuvre de ses prédécesseurs : la France possède près de 80 vaisseaux en 1780 lorsque Sartine est remplacé par le marquis de Castries. Mais les conditions de vie des équipages restent misérables et les officiers de marine sont surtout des nobles qui méprisent les rares officiers d’origine roturière (les « bleus »).

 

 A la veille d’un engagement contre l’Angleterre afin de soutenir les insurgés des colonies anglaises d’Amérique, la marine française est redevenue puissante…

 

CM.

 

 

Sources pour en savoir plus :

 

 

H.E. JENKINS, Histoire de la marine française, Albin Michel, 1973, trad.1977, 428 p

 

Patrick VILLIERS, Les européens et la mer, 1455-1860, Ellipses, Paris, 1998

 

Patrick VILLIERS, La marine de Louis XVI de Choiseul à Sartine, Grenoble, 1985

 

Michel VERGE-FRANCESCHI , La marine française au XVIII e siècle, Paris, SEDES, 1996, 448 p

 

Michel VERGE-FRANCESCHI, La Royale au temps de l’amiral d’Estaing, Paris, 1977, 309 p

 

Etienne TAILLEMITE, Histoire ignorée de la marine française, Perrin, 2003

 

Etienne TAILLEMITE, Dictionnaire des marins français, Tallandier, 2002

 

Document 3_La bataille des Cardinaux en 1759 par Nicholas Pocock, National maritime museum, Greenwich
Document 3_La bataille des Cardinaux en 1759 par Nicholas Pocock, National maritime museum, Greenwich
Document 4_ Le duc de Choiseul par Louis-Michel Van Loo.
Document 4_ Le duc de Choiseul par Louis-Michel Van Loo.